Mon enfance au milieu des attentats

Chers amis Terriens,

Vendredi soir je rentrais tranquillement d’une défense de thèse. Un ami célébrait l’accomplissement de 4 dures années de travail acharné, l’humeur était évidemment à la fête. En rentrant, mon mari et moi n’avions pas sommeil, nous avons donc regardé un ou deux épisodes de « Arrow« , une de mes séries favorites; mettant en scène un terroriste (dont l’unique doctrine est la folie, comme tous les terroristes) qui avait placé 5 bombes dans Starling City, la ville fictive ou se déroule l’action. Je me souviens avoir déclaré à mon chéri : « Cette ville a été attaquée tellement de fois par des terroristes que franchement qui voudrait encore y vivre? ». Puis je me suis endormie…

Imaginez ma surprise au matin en voyant mon flux facebook inondé par ces terribles nouvelles…

Finalement cette ville martyr existe, c’est Paris, et ses habitants, bien que choqués, continuent leur vie. Mais…

Comment vit-on lorsqu’on peut se faire sauter par un aliéné à chaque coin de rue?

Je pense être vraiment bien placée pour répondre à la question, puisque les attaques terroristes ont ponctué mon enfance.

Et vous serez probablement étonnée que je sois encore en vie à la fin de cet article…

Chaque année jusqu’à mes 18 ans, mes parents nous emmenaient (ma sœur mon frère et moi) en Algérie, ou vivait toute notre famille.  Mais les années 90 étaient un véritable cauchemar qui ont changé le visage de ce beau pays. Le terrorisme avait atteint un degré inimaginable, qui placerait les attaques de Paris du 13 novembre au rang de fait divers…. Non je n’exagère pas… Et c’était pourtant ma destination vacances chaque été pour un mois, parfois 2!

Dès l’âge de 9 ans ans, je n’étais pas dupe, je savais que chaque fois qu’on s’y rendait, c’était jouer avec la mort. Au collège, avant de partir en voyage là-bas, je disais toujours adieu à mes amies, parfaitement consciente que je les voyais probablement pour la dernière fois. J’utilisais, grande cynique que j’étais, cette expression horrifiante: « Je pars en camp de concentration ». J’en voulais vraiment beaucoup à mes parents de nous faire prendre de tels risques juste pour des retrouvailles familiales…

Je vais à présent vous raconter ces « vacances » que je vivais là-bas. Le but de cet article; à vrai dire il y en a plusieurs:

  1. montrer que ce n’est absolument pas la religion qui motive ces psychopathes, en Algérie, tout le monde y passait, sans distinction de genre; de religion (quasiment tout le monde est musulman là-bas) ou d’âge, ni même de catégorie sociale.
  2. Donner un message d’espoir en montrant qu’on peut s’en sortir sans séquelles psychologiques dans la plupart des cas.
  3. montrer qu’il ne faut surtout pas céder à ces monstres, il faut continuer de vivre, mais simplement mesurer les risques de telle ou telle action.Ça parait confus,  mais voilà les faits qui vont éclairer un peu tout ça.

Les faux-barrages du GIA (Groupe Islamique Armé) 

Ma famille était dispatchée dans de nombreuses régions d’Algérie, il fallait donc beaucoup voyager par la route pour rendre visite à tout le monde. Mais voilà, sur la route, ,il y avait les fameux « faux barrages », des terroristes déguisés en policiers, donc on s’arrête en croyant à un simple contrôle de papiers, et ça se termine en bain de sang puisque tout le monde est sauvagement assassiné. Chaque jour son lot de terribles nouvelles:

Journal El Watan: « 13 morts dans un faux barrage à Larbaa, près d’Alger »

Parfois ils mitraillaient tout le monde à la kalachnikov, parfois ils égorgeaient les passagers, d’autres fois encore ils les brûlaient… Je dévorais chaque jour 3 ou 4 journaux dont le quotidien d’Oran, el watan, Liberté, en me demandant comment j’avais réussi à esquiver tant de dangers jusque là…

Vous allez me dire « mais quelle idée de voyager dans un pays pareil?! » et je serai totalement d’accord avec vous. Mais bon, difficile d’en vouloir à ces parents pour quelque chose de vieux de plus de 10 ans.

Pour limiter les risques on voyageait de jour, jamais la nuit!  Mais voilà, les routes de l’époque ressemblaient plus à des pistes de rallye qu’à des autoroutes bien goudronnées, donc il arrivait souvent qu’un petit souci technique fasse prendre du retard sur le planning prévu. On rentrait alors à 22h, 23h… Une fois on est arrivé chez mes grands parents à minuit 20, je n’en revenais pas d’être encore en vie. Sur tout le trajet j’étais absolument certaine qu’on n’arriverait pas à bon port.

Le problème de ces faux-barrages c’est qu’ils sont difficilement évitables: on n’a aucun moyen de savoir si c’est la « vraie » police ou non avant d’être à l’arrêt (dans sa voiture). Les contrôles policiers étant fréquents, on ne peut pas prendre le risque de faire un délit de fuite parce qu’on a peur que ce soit des faux policiers!

J’en resterai là pour les faux barrages, sinon l’article deviendra un roman.

Les attentats à la bombe

Il y avait également d’innombrables attentats à la bombe. Je me souviens que mes cousins et cousines, mon frère, ma sœur et moi, nous harcelions mes parents et mes oncles et tantes de nous emmener au parc d’attraction, mais qu’ils refusaient d’un air dépité, déclarant qu’il y avait plein de terroristes, que cet endroit était une cible privilégiée pour eux et qu’il était hors de question d’y aller pour l’instant…

Le soir, la terrasse de la maison était un endroit merveilleux pour observer le ciel étoilé, mais je me souviens de certains soirs où l’on entendait des fusillades, des sons de mitraillettes… Évidemment il m’arrivait de faire des cauchemars assez traumatisants. On ne devrait pas rêver de bombes qui explosent quand on a 10 ans…

Le plus terrible souvenir que je garde des attentats à la bombe c’était vers mes 12 ans je crois. Je visitais des membres de ma famille qui m’étaient très chers. On est resté 2 ou 3 jours, et on a repris la route pour continuer les visites. Mais le lendemain, alors que mon oncle achetait le journal, je fus mortifiée par un titre sur la une: Attentat à la bombe à Chlef, 40 morts. Oh non, pas eux. Je venais de les quitter et ils étaient peut-être parmi les victimes. Mon cœur battait à tout rompre… Je leur téléphone pour m’assurer qu’ils vont tous bien? Et si j’apprends que non? Vaut-il mieux rester dans le doute? Mon Dieu heureusement qu’on est parti en tout cas…

Finalement je n’ai pas osé téléphoné. Mes parents non plus d’ailleurs. On a appris plus tard que toute ma famille allait bien, Dieu merci.

Et c’est pas fini

Je me souviens aussi d’une année où j’avais la naïveté de croire que la situation semblait s’améliorer car plusieurs jours passaient sans que je n’aie lu de nouvelle horrifiante . Ma famille sur place m’a fait bien vite déchanter: effectivement la fréquence des attentats diminuaient, mais c’était loin d’être fini: dans mon propre quartier avait eu lieu une incroyable tragédie, des hommes munis d’étuis d’instruments à musique ont débarqué dans une maison, en ont sorti des armes et ont massacré toute une famille… sauf un enfant en bas-âge qui a réussi à se sauver. Toute une famille !? Dans mon quartier…

Finalement ?

J’avoue que je me demande encore comment on a pu tous les 5 passer entre les mailles du filets pendant environs 15 ans.. Comment a-t-on pu avoir autant de chance? Le plus surréaliste est que je ne connais personne dans ma famille de mort dans un attentat. Pourtant c’est pas comme s’ils faisaient plus attention que ça…

Alors en repensant à tout ça et à ce que je me suis dit hier , bien avant de savoir ce qu’il s’était passé à Paris « qui voudrait continuer à vivre dans une ville avec tant de terrorisme? » eh bien finalement je m’en sors pas trop mal je trouve, pour quelqu’un qui l’a fait (contre mon gré certes) pendant des années!

Malgré les épisodes traumatisants que j’ai pu traverser, et cela très jeune,  je n’ai jamais fait l’amalgame « musulman »= « terroriste » sans que personne ne se fatigue à m’expliquer ce qu’il se passe. Pourtant tous ces barbares dégénérés osaient se faire appeler Groupe Islamique Armé… Mais c’était bien trop évident que leur déséquilibre venait d’ailleurs que la religion. Évident en Algérie mais pas vraiment en France malheureusement.

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Je n’ai aucune séquelle psychologique de tout cela. Ma famille nonplus, donc je suis convaincue qu’il est inutile de vivre dans la peur d’un attentat. Je veux dire, soit on n’ose plus sortir ni rien faire et on ne vit pas sa vie, et on blâme quelqu’un pour ça (les étrangers, les musulmans, Mr Duschnock), soit on choisi de vivre sa vie comme on l’entend, sans regret, il arrivera ce qu’il doit arriver.

Je ne dis pas qu’il faut faire comme si de rien n’était, mais finalement mes parents ont vécu comme si cette menace n’existait pas, sans prendre de risques vraiment inconsidérés: on a continué de voyager mais pas la nuit, on a continué à s’amuser mais on a fait une croix sur certains loisirs (ciné, parcs d’attractions…).

Tout cela a fini par se calmer en Algérie. Après mes 18 ans j’y retournais bien plus rarement à cause de mes études, mais le climat était bien plus détendu. Plus de terrorisme à chaque coin de rue, plus de peur constante. On pouvait enfin faire du tourisme, et si vous saviez toutes mes merveilles qu’il y a à voir en Algérie!

Alors continuez vos activités, c’est juste une mauvaise passe.

Si vous avez trop peur pour continuer une vie normale à Paris ou n’importe où ailleurs, songez à déménager. Passez un an ou deux dans une autre ville, un autre pays, un autre continent si c’est possible. Vous en reviendrez probablement transformés, pour le meilleur. Vous aurez vécu, au meilleur sens du terme. Vous n’aurez pas donné à ces tarés de terroristes, la jouissance de voir qu’ils ont atteint leur but abject: vous empêcher de vivre.

http://www.reopen911.info/News/2012/10/17/terrorisme-en-france-des-indignations-a-geometrie-variable/

La TV et les médias sont source de panique, de sentiment de révolte. Ils nous poussent à chercher un bouc émissaire quand c’est la folie humaine qui est en cause. L’éteindre de temps en temps peut faire beaucoup de bien, on commence alors enfin à réfléchir par soi-même.

Vivez, aimez, et expérimentez. En gardant en tête ce que vos choix peuvent avoir comme conséquence, mais en assumant ces choix, pas en laissant à des fous en cagoules noires le pouvoir de décider de votre humeur, de votre vitalité, de votre bonheur.

Je suis musulmane, je suis fière de l’être mais j’ai terriblement honte que ces horreurs puissent être affiliées au nom de l’Islam, cette religion qui prône paix, douceur, amabilité… C’est un peu comme comparer un Allemand aujourd’hui avec un nazi d’Auschwitz, ça paraît absurde.

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Prenez soin de vous et de vos proches.

Mirage

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5 Comments

  1. Au passage, bravo pour cet article. Il aurait vraiment sa place dans un livre d’éducation civique, et dans un éditorial du journal le Monde XD

  2. Présenté comme ça, c’est vrai qu’on s’en est plutôt bien tiré grâce au ciel. Perso, je vis dans le sud de Paris depuis 2 mois et je ne compte pas quitter la ville de sitôt! Outre notre famille, la France a suffisamment d’expérience historique pour non seulement dépasser le traumatisme de ces attentats, mais en sortir grandie, plus unie, plus forte que jamais. La force et la profondeur de tes discours et expériences rapportés ici donnent un exemple de ce que doivent faire tous les Français, tous les Européens dans leurs pays (et a fortiori les personnes de confession musulmane de ces pays) : montrer leur volonté de vivre ensemble en se comprenant mutuellement. #musulmandeFrance

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